Business Insights 10 – SCAF-SA : Système de Combat Aérien du Futur Sans Avenir ?

Informations complémentaires :

Type de document : Article

Publication : Cabinet Timour

Commanditaire : N/A

Accès : Libre

Auteurs : David Salgado, Mathis B. Timour

Date : 2025

Tags : SCAF, Allemagne, France, Dassault, Airbus, UE, Union Européenne.

Contact : contact@timour.org

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En septembre 2025, lors de l’inauguration de la nouvelle usine de Dassault à Cergy, le PDG Eric Trappier a déclaré, en parlant du programme SCAF : “ici, on sait faire. On sait faire de A jusqu’à Z. On l’a démontré depuis plus de soixante-dix ans. On a les compétences.“

En réalité, ça n’est pas la première fois que celui-ci fait ce type de déclarations en parlant des difficultés du programme SCAF, ni la première fois que le programme est le théâtre de tensions entre ses intégrants.

Depuis son lancement en 2017, le programme a été bloqué à de nombreuses reprises : 

Le principal point de blocage entre tous les participants est celui du leadership du programme, et de la participation de l’industrie de chaque pays à celui-ci. Ce problème s’est étendu à tous les aspects du programme (moteurs, commandes, etc.) :

  • La France et Dassault veulent appliquer le principe du meilleur athlète, à savoir le fait que l’on choisisse systématiquement le contractant en fonction des meilleures compétences de chacun.
  • L’Allemagne veut appliquer le principe de l’équité, avec une participation équitable de l’industrie de chaque pays. 

Comprendre le contexte

Architecture institutionnelle allemande

Le Bundestag a un rôle de verrou structurel, tout contrat de plus de 25 millions d’euros est soumis à son vote. Ce vote, utilisé plusieurs fois, permet au Parlement de peser directement sur l’organisation industrielle. En votant systématiquement contre les propositions d’organisation ou de financement quand elles ne sont pas favorables aux acteurs allemands par exemple.

Le blocage institutionnel allemand peut être dû à la division des élites allemandes sur certaines questions. Mais de manière générale et dans le cas du SCAF, celui-ci fait surtout office d’outil conscient de négociation. Dans la mesure où le Parlement agit sous l’influence du lobbying des industriels allemands (MTU, Rheinmetall, Hensoldt) pour contrer la « domination française ». 

Stratégie des acteurs industriels allemands (Airbus DS, MTU)

Ces acteurs cherchent une coopération d’égal à égal :

– Leadership revendiqué sur le « système de systèmes » (cloud, drones).

– Refus des « boîtes noires » dans l’objectif d’avoir accès aux technologies de Dassault et Safran.

– Partage de travail sur le NGF : Airbus a déjà obtenu 32 %, Dassault 38 %, Espagne 30 %.

Ces acteurs ont une stratégie très assumée de montée en compétences, sur la base de ce que les acteurs français ont déjà accumulé.

Ce qui change par rapport à un contrat européen “habituel”

L’utilisation de ce type de stratégie par l’Allemagne est récurrente, en particulier dans les grands contrats européens gérés par la Commission, avec des revendications souvent extrêmement similaires. Mais dans le cas présent, plusieurs aspects sont différents :

  • Les acteurs allemands exercent une pression beaucoup plus forte que d’ordinaire pour renégocier chaque point des accords, et le niveau de conflit affiché publiquement est également inhabituel.
  • La volonté d’avoir accès à la propriété intellectuelle des acteurs français est aussi une motivation relativement nouvelle, en particulier dans un domaine militaire et sensible.
  • Dans les contrats gérés par la Commission, celle-ci parvient généralement à lever les blocages, que l’issue soit favorable ou non à l’Allemagne. Mais dans ce cas précis, l’initiative revient aux gouvernements, ce qui explique que ce sont toujours eux qui débloquent la situation.
  • Dassault n’est pas un acteur habitué aux grands contrats multilatéraux comme peut l’être Thales par exemple. Dassault est une entreprise privée, avec une forte culture d’autonomie et de contrôle sur ses programmes (Mirage, Rafale, Falcon), peu habituée aux compromis multilatéraux de longue durée. Cela explique sans doute en partie pourquoi le PDG a plusieurs fois évoqué la menace d’une rupture, une pratique habituellement rare dans ce type de situation.

Limites de la stratégie allemande

Considérant que les acteurs allemands veulent du programme, mais à leur avantage, leur stratégie a un certain nombre de limites.

1. Dassault est indispensable pour la conception du SCAF et la maîtrise de technologies clés (furtivité, systèmes avion), surtout si l’objectif est de créer un avion moderne capable de concurrencer le F35. Si Dassault perd patience, temporise trop ou menace de quitter, la stratégie allemande pourrait se retourner contre elle, car le programme pourrait s’enliser ou échouer.

2. La stratégie repose en partie sur le fait que le Parlement dispose d’un pouvoir de blocage, utilisé pour obtenir des compromis par épuisement. Néanmoins, les acteurs allemands savent qu’à terme, le pouvoir politique finira par débloquer la situation en tenant compte des négociations menées jusqu’alors. Si le pouvoir politique cessait d’assumer ce
rôle, le Parlement devrait soit faire des concessions, soit enterrer définitivement le programme.

3. Chaque blocage allonge le calendrier et augmente les couts, en plus d’immobiliser des actifs nécessaires aux entreprises concernées.

4. L’attitude très agressive de l’Allemagne pourrait décourager de potentiels partenaires capables de remplacer Dassault si l’entreprise se retirait. Dassault joue avec ses atouts, et l’Allemagne sait que tout remplaçant devra disposer d’une maîtrise complète de la chaîne de valeur verticale. Il est donc probable que des acteurs similaires à Dassault, comme le Suédois Saab, adopteraient eux aussi une stratégie comparable.

Quels sont les scénarios potentiels du point de vue de l’Allemagne

Scénario 1 : Compromis prolongé

Le programme progresse par à-coups, chaque blocage étant levé au sommet. L’Allemagne obtient ponctuellement certaines de ses revendications, mais le rôle central de Dassault lui permet de conserver l’essentiel de ses positions. C’est le scénario auquel l’Allemagne est fréquemment confrontée dans les grands contrats industriels européens.

Scénario 2 : Exclusion de Dassault

Sans Dassault, il faudrait identifier une ou plusieurs entreprises pour le remplacer. Selon l’Allemagne, deux options se présentent : intégrer la Suède avec Saab, ou rejoindre le programme déjà mené par le Royaume-Uni.

Scénario 3 : Le programme est gelé ou les ambitions sont revues à la baisse.

L’Allemagne adopte une cohabitation entre achat de F35 et une forme réduite du SCAF. Le SCAF devient un projet plus industriel que politique.

Possibles évolutions

Scénario 1 : Compromis prolongé

Ce scénario est de loin le plus probable pour plusieurs raisons. Tout d’abord, car il correspond au schéma classique de l’aboutissement des stratégies allemandes dans les grands projets industriels européens. Ensuite, il permet à l’Allemagne d’atteindre au mieux ses objectifs à court et moyen terme.

Si le pays considère le SCAF comme un programme stratégique, le parlement allemand sait que le pouvoir politique finira par débloquer la situation en fonction des accords déjà négociés, ce qui supprime toute incitation à interrompre sa stratégie.

Si, au contraire, le SCAF n’est pas considéré comme stratégique, les retards lui permettent malgré tout de réaliser certains objectifs secondaires.

Enfin, que l’Allemagne soit motivée par la propriété intellectuelle ou par les aspects contractuels, c’est dans ce scénario qu’il reste le plus probable que Dassault finisse par céder sur certaines questions.

Signaux faibles :

  • Menaces de ruptures des industriels systématiquement nuancées par les autorités politiques ;
  • Déclarations conciliantes au sommet ;
  • Rallonges budgétaires accordées par Berlin et Paris au coup par coup, sans vision globale figée.

Scénario 2 : Exclusion de Dassault

Ce scénario est bien plus complexe que le précédent, car il implique de prendre en compte les coûts potentiellement très élevés liés à un remplacement de Dassault.

Si l’Allemagne considère réellement le SCAF comme un programme stratégique, il est peu probable qu’elle accepte le départ de Dassault : les coûts de substitution seraient trop importants et le pays risquerait de perdre la capacité de développer un avion compétitif face au F-35.

À l’inverse, si l’objectif de rivaliser avec le F-35 n’est pas jugé prioritaire, ce scénario devient envisageable, même si les coûts de remplacement resteraient considérables.

Enfin, qu’elle soit motivée par la propriété intellectuelle ou par les aspects contractuels, l’Allemagne n’opterait probablement pour ce scénario que si elle estimait que Dassault ne cédera pas.

Signaux faibles :

  • Discours allemands valorisant des alternatives (en particulier au sommet de l’Etat) ;
  • Refroidissement des déclarations franco-allemandes avec moins de références à la « souveraineté européenne » ;
  • Absence de médiation politique de haut niveau pour sauver Dassault

Scénario 3 : Le programme est gelé ou les ambitions sont revues à la baisse.

Si le SCAF est considéré comme stratégique par l’Allemagne, ce scénario reste très improbable, car il impliquerait un affaiblissement trop important de ses objectifs.

En revanche, s’il n’est pas perçu comme stratégique, ce scénario devient crédible et même probable, car il permet de répondre à des besoins capacitaires tout en limitant l’engagement. Si la priorité de l’Allemagne était d’accéder à la propriété intellectuelle de Dassault, ce scénario perdrait tout intérêt, puisqu’un projet allégé ne permettrait pas d’obtenir les technologies recherchées.

Enfin, s’il s’agissait uniquement de
maximiser les retombées contractuelles
pour son industrie, l’option resterait
possible, mais demeure peu probable
compte tenu des compromis nécessaires.

Signaux faibles :

  • Multiplication des achats de F-35 (audelà des 35 + 15 annoncés) présentés comme solution principale pour la Luftwaffe ;
  • Discours politiques insistant davantage sur l’OTAN et les partenariats transatlantiques que sur l’autonomie stratégique européenne ;
  • Absence de relances politiques fortes ;
  • Narratif présentant le SCAF comme un “projet technologique” plutôt que comme une nécessité militaire.

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