



















Business Insights 12 – Qui en France reprend les narratifs de Trump sur l’opération “lance du sud” ?
Type de document : Article
Publication : Cabinet Timour
Commanditaire : N/A
Accès : Libre
Auteurs : David Salgado, Mathis B. Timour
Date : 2026
Tags : Venzuela, Trump, MAGA, France, Influence, OSINT, Social listening.
Contact : contact@timour.org
Lancée le 1er septembre 2025, l’opération « Lance du Sud » s’inscrit dans la continuité d’une présence militaire américaine dans les Caraïbes en partie destinée à la lutte contre le narcotrafic. L’étude menée par Timour analyse les narratifs mobilisés par l’administration Trump pour justifier de l’intervention, de son lancement jusqu’à la capture de Nicolas Maduro.
Nous examinons ensuite la réception de ces discours en France entre le 3 et le 5 janvier 2026, période de pic d’analyse médiatique après la capture spectaculaire de Maduro.
Dans un contexte où les justifications données par la Maison-Blanche sont fortement contestées et ce dès le début. L’enjeu de l’étude n’est pas la vérification de la validité objective des narratifs tenus par l’administration américaine, ni les objectifs réels de l’opération. Nous cherchons à comprendre quels narratifs produits par l’administration Trump trouvent un écho en France et à identifier les leaders d’opinion français qui s’en sont fait le relais.
Par « administration américaine », nous comprenons :
- les publications, communiqués, conférences officielles de la Maison-Blanche ;
- les publications sur les réseaux sociaux des principaux acteurs de cette opération : Trump, Pete Hegseth, Marco Rubio, etc. ;
- les déclarations publiques de ces derniers.
Les autorités américaines ont mobilisé principalement 4 grandes catégories de narratifs depuis septembre, très inégales dans leur utilisation. Il s’agit des suivants :
Narratif 1 : La guerre contre le narcoterrorisme
C’est de très loin le narratif qui a été le plus utilisé depuis le début, et également celui qui est censé se retrouver au fondement de l’acte d’accusation de Maduro lors de son procès. L’idée principale est que le Venezuela est un narco-État dont Maduro est le parrain. Ce narratif peut être décliné en 4 sous-narratifs :
Le régime comme "syndicat du crime"
L’argument principal est que le gouvernement vénézuélien n’est pas une entité politique, mais une organisation criminelle. Donald Trump et son administration désignent Nicolas Maduro non comme le chef du « Cartel des Soleils » (« Cartel de los Soles »). L’objectif est de le traiter comme un baron de la drogue plutôt que comme un dictateur.
La protection sanitaire des Américains
Ce sous-narratif justifie l’action militaire par la nécessité de « protéger le pays contre les drogues qui tuent notre population » (Pete Hegseth sur X). Donald Trump lie directement Maduro à la crise des opiacés et à l’envoi de centaines de tonnes de cocaïne et de fentanyl vers les États-Unis.
Le cadre juridique du "conflit armé"
Pour légaliser les frappes sans déclaration de guerre classique, Donald Trump a notifié le Congrès que les États-Unis étaient engagés dans un conflit armé contre les cartels. Les cibles sont qualifiées de « narcoterroristes » ou de « combattants ennemis illégaux », permettant leur élimination militaire.
Lien avec le terrorisme international
L’administration a officiellement désigné le « Cartel des Soleils » comme une organisation terroriste étrangère, accusant Maduro de collaborer avec des groupes comme le Tren de Aragua, les FARC, ou le Hezbollah.
Narratif 2 : Sécurité Nationale et Immigration
Ce narratif sert à présenter le Venezuela comme une menace directe et physique pour le territoire américain :
L'exportation de la criminalité
Donald Trump accuse régulièrement Maduro d’avoir vidé ses prisons et ses hôpitaux psychiatriques pour envoyer des « criminels », des « voyous » et des « fous » aux États-Unis via les flux migratoires.
La collusion avec les "ennemis"
Le narratif insiste sur le fait que le Venezuela sert de tête de pont à la Russie, la Chine et l’Iran dans l’hémisphère occidental, menaçant la sécurité régionale.
Ce narratif est rhétoriquement en lien avec celui sur la drogue dans le sens où ils traitent tous les deux d’un sujet de « sécurité intérieure » attribué aux agissements du Venezuela. Nous avons préféré séparer les deux en raison de la surreprésentation du narratif sur la drogue dans les communications de l’administration américaine.
Narratif 3 : Spoilation pétrolière
Moins fréquent au début mais crucial pour justifier le blocus et l’après-Maduro, ce narratif se repose sur l’argument de spoliation et la nécessité de récupération. Il présente les ressources vénézuéliennes comme ayant été détournées.
Le financement de la terreur par le pétrole
Donald Trump justifie le blocus naval en affirmant que l’argent du pétrole sert à financer « le narcoterrorisme, la traite d’êtres humains, les meurtres et les enlèvements ».
La récupération des biens "volés"
Un sous-narratif spécifique affirme que le pétrole vénézuélien a été « volé » aux États-Unis ou à la communauté internationale (référence aux nationalisations et aux dettes). Donald Trump déclare que les États-Unis doivent être « remboursés » pour les coûts engagés et que les compagnies américaines doivent récupérer l’accès à ces ressources.
La sécurité énergétique
Après la capture, le narratif s’est orienté vers la nécessité pour les États-Unis d’avoir accès à l’énergie (« nous devons avoir de l’énergie », Donald Trump lors de la conférence de presse du 3 janvier) et de sécuriser les réserves pétrolières.
Narratif 1 : Illégitimité politique et justice
Contrairement aux administrations précédentes, l’argument démocratique est secondaire et utilisé principalement pour nier l’immunité diplomatique de Maduro.
Le dirigeant illégitime
Washington qualifie Maduro de dirigeant illégitime depuis sa réélection contestée, ce qui permet de le traiter comme un simple citoyen ou un criminel fugitif.
Maduro comme fugitif
Le département d’État et la justice américaine cadrent la traque de Maduro comme une opération policière d’application de la loi contre un fugitif recherché pour lequel une prime est offerte.
La priorité à la sécurité sur la démocratie
Fait notable, les autorités américaines (notamment Marco Rubio) ont explicitement déclaré que si les élections sont importantes, « la sécurité, le bien-être et la prospérité des États-Unis » priment sur le rétablissement immédiat de la démocratie (Marco Rubio sur NBC le 4 janvier).
L’ensemble des sections suivantes commente de nombreux graphiques, aussi pour une meilleure lisibilité nous vous recommandons de vous référer au document ci-dessus.
Fréquence d’utilisation des narratifs par l’administration
Quelques éclaircissements :
- Le narratif « spoliation des ressources pétrolières » est surreprésenté surtout en raison des très nombreuses déclarations y faisant référence entre le 3 et le 5 janvier. Celui-ci est arrivé tardivement (décembre).
- Le narratif « Maduro comme dictateur et dirigeant illégitime » a été presque essentiellement tenu par Marco Rubio.
Analyse des résultats
Pour déterminer l’adhésion ou non du public français aux narratifs de l’administration Trump que nous avons identifiés, nous nous sommes appuyés sur plusieurs éléments :
- LinkedIn, les analyses qui portent sur le sujet, car c’est de tous les réseaux sociaux celui où il est le plus probable de trouver ce type de sources (212 analyses).
- X, les posts ayant généré le plus de réactions (57 posts).
- Les articles de presse, qui sont souvent la source primaire des posts LinkedIn que nous analysons (38 articles).
Ces sources constituent la base de données permettant de réaliser l’analyse à suivre.
La guerre contre le narcoterrorisme
Sous-narratifs étudiés :
- Le gouvernement vénézuélien n’est pas une entité politique, mais une organisation criminelle qui est à la tête d’un narco-État/d’un cartel.
- Il s’agit d’un conflit contre des narcoterroristes.
- L’opération a pour but de protéger les Américains contre les drogues qui les tuent.
Globalement le narratif sur la drogue a relativement bien pris sur le public français d’après ce que l’on peut tirer des réseaux sociaux. La majorité des analyses défendant ce narratif rentrent assez peu dans les détails du sujet, donc nous supposons qu’il s’agit plus de réactions émotionnelles voire idéologiques.
Le taux d’adhésion de 27 % aux sous-narratifs du narcoterrorisme interpelle. Notre analyse souligne un paradoxe : une large acceptation de cet argumentaire malgré l’absence notable de relais influents pour le porter (un point que nous détaillerons ultérieurement). Ce décalage entre la réception du message et la visibilité de ses diffuseurs soulève la question des mécanismes de conviction à l’œuvre. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées :
- Stimulation malgré le nombre très réduit d’influenceurs et de médias validant le narratif sur le narcoterrorisme.
- Stimulation via les nombreux médias (type Cerfia), qui relaient le narratif en tant qu’information sans contextualisation ou contradiction.
La réfutation de ces narratifs dans environ 50 % des publications peut être expliquée par l’influence des éléments suivants :
- Le précédent de la guerre en Irak.
- L’abondance de contradictions, y compris américaines (ex: DEA).
- Le facteur pétrole trop flagrant dans le cas du Venezuela.
- La présence de leaders d’opinion nationaux présentant des narratifs alternatifs et très construits et repris (ex: Emanuel Todd).
L’examen de ces données met en lumière plusieurs tendances :
D’une part, le sujet du narcoterrorisme est fréquemment abordé comme un prétexte. Pour autant cette dimension n’est pas occultée, car nombreux sont les commentateurs à souligner les incohérences factuelles de ce récit.
D’autre part, certaines analyses traitent la question du narcoterrorisme sous l’angle du mensonge, avec la comparaison avec les armes de destruction massive en Irak ou font le lien avec les activités de la CIA sur le continent (évoquant tour à tour scandales avérés ou imaginés).
Enfin, la forte corrélation entre les taux d’adhésion aux trois sous-narratifs s’explique par leur proximité rhétorique. La longueur des analyses étudiées, typique de Linkedin, favorise également cette convergence : plus un contenu est dense, plus il est probable qu’il mobilise simultanément ces trois déclinaisons du discours sur le narcoterrorisme.
Sécurité Nationale et Immigration
Sous-narratifs étudiés :
- Le Venezuela a envoyé volontairement des « criminels », des « voyous » et des « fous » aux États-Unis via les flux migratoires.
Le narratif sur l’envoi volontaire de criminels a très peu été suivi pour plusieurs raisons. C’est un narratif qui a peu été relayé en France, donc c’est assez logiquement que peu de personnes y adhèrent. Certaines de ces accusations sont très « trumpiennes » dans la façon dont elles sont exprimées, voire objectivement farfelues.
- Le Venezuela sert de tête de pont à la Russie, la Chine et l’Iran dans l’hémisphère occidental, menaçant la sécurité régionale.
En revanche, le narratif sur le Venezuela comme tête de pont de plusieurs pays, dont l’Iran, a été beaucoup plus suivi, et ce pour plusieurs raisons. Il y a un nombre important de personnes s’affichant en ligne comme des soutiens d’Israël qui font le lien entre Maduro, le Hamas et l’Iran. Considérant dans un premier temps que si le régime vénézuélien tombe, c’est un allié de moins pour l’Iran. Ces analyses avancent également souvent le fait que le régime serait en lien avec le Hamas, et financerait le régime des mollahs.
Spoliation pétrolière
Sous-narratifs étudiés :
- L’argent du pétrole sert à financer le narcoterrorisme, la traite d’êtres humains, les meurtres et les enlèvements.
- Le pétrole vénézuélien a été « volé » aux États-Unis.
- Les États-Unis ont un droit légitime à avoir accès à ces ressources.
La faible visibilité des deux premiers narratifs s’explique par leur caractère tardif (décembre 2025) et leur usage plus ponctuel par l’administration américaine. L’argument du « pétrole volé », très ancré dans l’histoire bilatérale entre Washington et Caracas, a peu trouvé d’écho dans le débat français. À l’inverse, la question de la légitimité de l’accès aux ressources a suscité de nombreux débats. En effet, beaucoup d’analyses ont établi une corrélation directe entre la lutte contre le narcotrafic, perçue comme un prétexte, et l’enjeu stratégique de la captation des ressources énergétiques.
Illégitimité politique et justice
Sous-narratif étudié :
- L’opération est justifiée car Maduro est un dirigeant illégitime.
La question de l’illégitimité de Nicolas Maduro constitue un cas d’étude singulier : ce narratif a été spontanément mobilisé dans les analyses françaises, alors que Washington l’a peu mis en avant. Cette prédominance s’explique largement par la vision pro-démocratique en France et par la perception que l’opération devrait mener à un changement de régime avec des élections. Ce phénomène repose sur un réflexe de l’opinion publique : l’argument du « changement de régime » au nom de la démocratie est devenu un lieu commun de la politique étrangère américaine. La nature répressive du pouvoir vénézuélien, couplée au plaidoyer actif des opposants en exil, a naturellement ancré l’idée que la chute du régime était l’objectif central de l’intervention.
Adhésion des médias français aux 4 grands narratifs
En ce qui concerne les médias, le constat est encore plus tranché, puisqu’à de rares exceptions l’ensemble des articles est critique de la véracité de tous les narratifs avancés par les autorités américaines.
Ces derniers se concentrent essentiellement sur la question du narco-État, qui est celle qui a de très loin suscité le plus de débats. Le constat de leur part est plus nuancé. Tous les articles reconnaissent que le Venezuela est un pays corrompu dont certaines des composantes de l’État ont des liens avec le narcotrafic, mais la majorité rejette le caractère systémique de l’accusation.
Influenceurs et personnalités RELAIS sur x
Le nombre de relais d’opinion influents pour ces thèses issues de la Maison-Blanche est faible. Ce constat contraste avec l’importante audience française qui adhère au narratif sur le narcotrafic. Il existe donc un décalage entre la réception de ce discours dans l’opinion et sa diffusion effective par des influenceurs francophones.
Liste des narratifs étudiés issus de la Maison-Blanche pour justifier l’opération dans le document
Notre méthodologie s’est appuyée sur l’analyse de X (anciennement Twitter) en ciblant les publications les plus virales (critères : minimum 100 partages ou 50 mentions « J’aime »). Cette étude révèle que les principaux relais de ces narratifs sont des personnalités publiques plutôt que des influenceurs en ligne. Des figures comme Bruno Retailleau, Sarah Knafo ou Arnaud Klarsfeld illustrent cette tendance. Ce constat est d’autant plus singulier que la majorité de la classe politique française a jusqu’ici privilégié une approche légaliste du droit international concernant l’opération, sans s’approprier les éléments de langage américains.
Relais des narratifs trumpistes en France sur X
L’adhésion de ces personnalités semble répondre à une forme d’alignement idéologique. Il est toutefois intéressant de noter que, si la droite française a globalement salué la chute du régime, elle s’est gardée de relayer l’intégralité des arguments de l’administration américaine. Par ailleurs, nous avons constaté l’absence d’une « MAGA army » francophone d’envergure.
Certains comptes, comme « France for Trump », s’approprient l’actualité et la rhétorique du mouvement mais leur impact réel reste limité par un faible taux d’engagement. Ce profil type, qui cumule souvent des positions pro-Trump et pro-russes, se distingue par son jeu d’équilibriste intellectuel pour maintenir un discours cohérent malgré des positions antagonistes et instables de ses inspirations.